Qui est rémunéré à l'ère de l'intelligence artificielle ?
L'année dernière, j'écrivais ici sur les limites et les opportunités de l'intelligence artificielle dans le monde de l'art. J'expliquais alors que cette technologie était inévitable, qu'il fallait apprendre à composer avec elle plutôt que la rejeter, et que cela impliquait de rester vigilant. Je le pense toujours.
Mais j'ai envie de revenir sur ce sujet, car en l'espace d'un an, le débat a changé.
Les questions que nous nous posions étaient avant tout philosophiques. Une machine peut-elle créer ? Une image produite sans expérience vécue mérite-t-elle d'être qualifiée d'œuvre d'art ? Ces questions restent pertinentes, et j'y répondrais aujourd'hui comme je l'ai fait à l'époque : un système peut imiter un style, mais il ne connaît ni l'expérience, ni la peur, ni la joie. Rien de ce qui donne à une œuvre sa profondeur.
Ce qui a changé, c'est que ce n'est plus la question la plus urgente. La véritable question est bien plus concrète, et bien plus difficile : qui est rémunéré ?
Quand les commandes disparaissent
Une commande qui, autrefois, aurait été confiée à un illustrateur, un photographe ou un peintre peut désormais être remplacée par une simple requête adressée à une intelligence artificielle. L'image est produite en quelques heures. Personne ne la signe. Personne n'est crédité. Personne n'est rémunéré.
Pour un artiste déjà établi, cela peut être une contrariété. Pour un artiste africain émergent, sans galerie, sans revenus réguliers et sans véritable filet de sécurité, c'est une opportunité qui disparaît. J'ai déjà évoqué la fragilité économique qui se cache derrière la plupart des carrières des artistes que j'accompagne. Nous faisons aujourd'hui face au même problème, simplement sous une autre forme.
Quand la visibilité dne suffit plus
Il existe, selon moi, une réalité propre à notre scène artistique dont nous parlons encore trop peu.
L'art contemporain africain a consacré des années à construire sa visibilité en ligne : sur les réseaux sociaux, dans les archives numériques, sur des plateformes comme Art Kelen. Cette visibilité était indispensable. C'était le bon objectif. Mais une image facile à trouver est aussi une image facile à absorber, et les modèles d'intelligence artificielle se nourrissent précisément de ce qui est disponible.
En revanche, tout ce qui documente véritablement ces œuvres reste souvent insuffisant. Beaucoup d'artistes du continent ne disposent ni d'un catalogue, ni d'un historique d'expositions facilement consultable, parfois même pas d'une documentation en haute définition de leur propre travail. Lorsque cette documentation est lacunaire, l'imitation devient facile et il devient beaucoup plus difficile de prouver l'origine ou l'antériorité d'une œuvre. C'est là notre véritable vulnérabilité, et elle dépasse largement la seule question de la technologie.
L'histoire derrière l'oeuvre
Récemment, j'ai passé un long moment devant Saytu, l'exposition d'Alioune Diagne à la Galerie Templon. Une salle entière était consacrée à plus d'une centaine de petits portraits. Je les ai observés un à un. Je changeais sans cesse d'avis sur celui que j'aurais aimé accrocher chez moi. En quittant l'exposition, je n'avais qu'une envie : y retourner.
Aucune image générée par une intelligence artificielle ne m'a jamais procuré ce sentiment. La présence d'une œuvre ne dépend pas de sa résolution.
Mahamadou Khéraba Traoré construit son travail autour de la figure de l'enfant, à la fois sujet, symbole et point de départ de sa réflexion. Colette Diallo partage sa pratique entre la peinture et la création de bijoux artisanaux, parce que ces deux formes d'expression sont indissociables de ce qu'elle cherche à transmettre. Ce ne sont pas des styles que l'on peut demander à une machine de reproduire. Ce sont des démarches artistiques construites au fil d'un parcours.
Une intelligence artificielle peut produire une image qui ressemble à une œuvre. Elle ne peut pas produire la raison pour laquelle cette œuvre existe.
Ce que nous pouvons faire
Je ne demande à personne de boycotter cette technologie. Je l'utilise moi-même, pour la recherche, la traduction ou encore les nombreuses tâches administratives qu'implique la gestion d'une plateforme en trois langues. La refuser en bloc n'est pas une stratégie.
En revanche, trois actions me paraissent essentielles.
Documenter les œuvres avec rigueur. Conserver des fichiers en haute définition, enregistrer les dates, les titres, les dimensions et les techniques utilisées. Un artiste dont les archives sont solides est beaucoup plus difficile à effacer.
L'inscrire dans les contrats. Lorsqu'une œuvre est commandée, préciser clairement ce qui peut, ou non, être utilisé pour entraîner un modèle d'intelligence artificielle.
Continuer à acheter les œuvres. La seule réponse durable à une machine capable de produire des images gratuitement est un marché qui continue de rémunérer les artistes pour leur travail.
L'intelligence artificielle ne décidera pas de l'avenir de l'art contemporain africain. Cet avenir dépendra des choix que nous ferons et de ce que nous déciderons de soutenir.